La Neige ou le Néant

(texte proposé au concours de nouvelles de Rue89yon : « Lyon, des nouvelles de 2050 », et figurants parmi les lauréats, merci le jury !) 

Sofia Hiver s’est toujours vue sans destin. Plus petite que les autres, elle est aussi plus délicate. Elle est de Lyon comme on est tous de quelque part et, comme l’ensemble de son existence, les choses sont comme elles sont. Virginie Despentes avait écrit depuis les moches, Sofia Hiver pourrait écrire depuis les insignifiantes. Celles qui se fondent dans l’ordinaire, un joli visage dénué de charme, une frange impeccable, un style à mi-chemin entre l’intemporel et le siècle dernier.

S’il reste quelque chose qui bat en elle, c’est la certitude dissimulée que l’ordinaire est proche du néant.

Sofia Hiver est captive de sa ville natale car elle seule la protège. Ses déplacements européens sont surtout l’occasion de rentrer chez elle, de remonter les pentes de la Croix-Rousse, comme on remonte au cœur des choses. C’est son mari qui aime voyager. Elias n’est pas de ceux qui errent dans la terre du milieu, il est d’une bonne famille, de ceux qui ont survécu à l’ostracisation des catholiques. Depuis la disparition de Sens Commun, et autres mouvements de résistances conservateurs, l’Église de Lyon a perdu du terrain. Les survivants ont été contraints à la modération. Elias a hérité de cette culture religieuse aménagée qui a fait de lui un garçon bien élevé, généreux, et péremptoire. Il a des choses à faire, et parfois comme il dit, il a des choix à faire. Des gens de responsabilités. Sofia Hiver circule au bord de leur mariage qui se déroule dans un appartement ancien, cossu, et ordonné. Il faut reconnaître que l’appartement met du cachet dans sa vie.

Sofia Hiver avait sept ans lorsque sa mère est morte. Un cancer du sein diagnostiqué quelques mois plus tôt. Des mois de combat contre la maladie, des cheveux qui n’avaient pas le temps de repousser entre deux séries de chimiothérapie. De fausses rémissions, en contes familiaux, le cancer avait mangé tous ses os, si bien qu’il ne restait plus grand-chose à mettre sous terre. Elle était morte à l’aube dans l’appartement familial, dans une ambiance étrange de malheur annoncé et d’avènement inattendue. Pour Sofia la disparition de sa mère avait été bien antérieure à ce matin-là. Elle remontait au début de la maladie. Irène, sa maman d’ordinaire si aimante avait renoncé à elle. Sofia, la petite fille cajolée, était devenue celle qui encombrait le rythme des soins et rendait la mort impossible. Sofia Hiver ne se souvient plus de qui elle était avant d’être la fille de son père. Reste l’image d’une étrangère au crâne jaune et glabre, une couleuvre inoffensive enroulée sur un lit. Inoffensive et dégoûtante. Ce jour de l’aube, l’espace et le temps se sont refermés sur la maison de l’enfance. Dehors, la ville avait rétréci, et le monde du milieu a commencé à être la seule manière de vivre.

Sofia Hiver est patronne d’une perruquerie dont elle est la seule salariée. Depuis les bouleversements climatiques, c’est un métier porteur. Les cancers se suivent et se ressemblent. Elle couvre avec application les crânes nus des femmes qui se racontent que la vie continue. Sa boutique est si petite qu’elle tourne en rond dans sa vitrine. Elle ressemble à une danseuse dans une boîte à musique qui joue la Sonate au Claire de Lune. Les ports de tête sans yeux mettent en valeur les perruques flamboyantes et colorées, toutes en cheveux véritables.

Après le décès de sa mère, Sofia Hiver gardait sur elle une minuscule paire de ciseau pour couper, en secret, les cheveux des filles qu’elle croisait. Des mèches qu’elle collectionnait en trésor ou plutôt en grigri pour conjurer le sort. Les jours et les années se sont écoulés ainsi, les mains repliées sur des cheveux au fond d’une poche de jean. La perruquerie est arrivée dans sa vie comme une évidence et parce que les choses sont ce qu’elles sont. Dans un monde des possibles, elle aurait été écrivaine pour arracher les mots qui se cachent au bord d’elle-même. La vacuité des choses aura eu raison d’elle, et ses efforts se sont concentrés sur l’adaptation au quotidien.

Ce soir Sofia Hiver ne rentrera pas s’occuper de sa fille, c’est Elias qui la promènera sur le toit des immeubles. Sofia aime ces jardins pleins de santé et de lumière, les fleurs qui s’enroulent sur le cou des légumes, les parterres de plantes aromatiques, les balancelles suspendues au ciel qui bercent les enfants au-dessus de la ville. Ces bulles vertes se répandent de toits en toits sur les constructions neuves, parfois reliées entre elles par des passerelles de verre. Des îles urbaines où les clochers de l’église sonnent la campagne. Ce soir Sofia Hiver ne rentrera pas s’occuper de sa fille. Elle embarquera une péniche qui fend la ville en deux pour ne mener nulle part. Les bateaux sont rarement à quai. Ils récupèrent leurs passagers aux arrêts sous les ponts pour vendre des after work fluviaux, Dj set et bar à cocktail. 

Printemps. 20h15, Sofia retrouve ses amies pour débattre des choses. Installée toute proche de l’eau qui file, elle parle moins que les autres. En général, les gens lui font peur, l’observent comme des yeux jaunes à l’arrière des voitures. Le mieux reste de ne pas faire de bruit. Son mari la regarde aussi parfois, depuis l’autre côté du salon, quand elle plonge son regard dans le vide du linge à plier, dans le vide de son être qui déambule le long des couloirs de l’appartement cossu. Le mieux reste de se taire. Elle rit des manières de ses amies, de leur liberté teintée d’insolence. Elle jalouse leur beauté, surtout lorsqu’elle ne sait pas où ranger son corps qui trahit un malaise, ses mains trop pâles qui se serrent l’une sur l’autre, ses lèvres mordues qui ne laissent pas passer les mots. Les bandes de filles au cheveux californiens et au prénom de soleil ont toujours une plus fragile à protéger. Un code de genre et un alibi rassurant dans les rares moments où elles doutent d’elles-mêmes. Sofia Hiver sait parfaitement qu’elle est la bête chétive qu’il faut promener de temps en temps.

Les toits rouges fendent le ciel, et les façades roses, parfois jaunes claires, s’abîment dans les bords du Rhône. La lumière du crépuscule se dépose en reflet sur l’eau avant d’être engloutie dans les profondeurs pour former des ombres épaisses, des tâches qui ondulent sous un couvercle de points argentés. Sofia y voit des poissons noirs et informes, ou un genre de fond marin d’ici, ou des carcasses de bagnoles ou des morts. Sûr, si ce ne sont pas des morts, ce sont leurs âmes coincées dans le monde d’en dessous. De l’autre côté de la berge, le luxe se répand sous le dôme de l’Hôtel Dieu. Les pierres de ses murs doivent renfermer des cris de nourrissons abandonnés aux mains des sœurs, des cris de soulèvement face à la providence. Les hommes pensent construire des villes mais les murs restent sauvages. Les choses d’aujourd’hui se sont mises par-dessus celles d’hier et la mémoire agonisante refait surface comme une bête qui sort de sa coquille. Sofia se dit que les gens de responsabilités devraient savoir qu’on ne construit rien par-dessus un hôpital. L’alcool aidant, les rires se font lointains, entrecoupés de silence, la péniche ondule sous le vent, les verres s’entrechoquent, les cendriers se remplissent. Sofia respire l’embrun du fleuve, les lumières du tarmac sous ses paupières closes. Lyon emprunte à un paysage lointain et conforte les envies d’ailleurs quand certaines la nuits, le jour ne faiblit pas.

Été. 00H15, le site retenu pour les Nuits Sonores sera Fourvière. La Basilique est régulièrement privatisée depuis la signature de la charte métropolitaine favorisant le rapprochement des nuits lyonnaises et des lieux de cultes. Pour faire face à l’obscurantisme, les religions dans leur ensemble ont accepté, depuis des années, de coopérer avec Arty Farty. Aménagement des dates oblige, le festival électro est maintenant en juillet. La piétonisation du centre-ville s’est étendue autant que les banlieues ont reculé jusqu’au Teil et St Étienne. Sofia Hiver descend les pentes devenues silencieuses comme les jours de neige. Quand on y pense, la neige, c’était il y a si longtemps. Ce soir, Sofia pourrait attraper le chaud dans ses mains tellement l’air est épais. Elle marche derrière des garçons vêtus de jolies robes pour l’occasion. Elle aussi aimerait avoir les moyens de porter des matières recyclées mais la perruquerie ne rapporte pas tellement et Elias a fait le choix de la mettre à l’abri. Il a dû se tromper d’abri, Sofia Hiver a toujours l’impression d’un orage en plein visage. Elle a enfilé une robe courte, noire, intemporelle, voir du siècle dernier. Elle rejoint ses copines qui la promènent.  Notre-Dame de Fourvière est debout sous les projecteurs. A l’intérieur, une boule à facette immense fait danser les vitraux au rythme des platines. Sofia avale un taz en forme d’étoile, son cœur tape sur sa rétine, les sons deviennent des couleurs, elle tourne comme une ombrelle, rit aux éclats, se laisse toucher par les hommes qui reconnaissent les femmes d’ordinaire sans excès.

5h50, Sofia Hiver s’accroche à son ivresse, se laisse tomber sur la colline qui prie, à genoux, bien à l’abri en dessous de la vierge dorée, elle savoure une victoire dans la bataille contre le néant. Lyon, ville secrète et prétentieuse, l’enracine dans un coin du monde, et lui promet des jours de l’aube où la vie triomphe. 

Automne. La ville est prisonnière d’un ciel blanc sale. Le parc de la Tête d’or plonge dans une mélancolie qui surprend les promeneurs. Leur teint pâlit, leurs pas se pressent. Les branches des arbres en feu forment des bras de sorcières emmêlés qui s’enfoncent loin dans les nuages. Sofia regarde le ciel se faire et se défaire, elle plisse les yeux pour supporter la lumière blanche.  Elle serre dans sa main celle de sa fille qui se dérobe et disparaît. Avant elle, la terre était plate, et les bus faisaient toujours les mêmes trajets. Cette enfant a mis des détours dans son existence. Le parc, le poumon de la ville parait-il, a poussé dans son quotidien comme une fleur en plein désert. Une fois par mois, le samedi devient mère et fille et les activités du parc, leur terrain de jeu. Sofia Hiver a choisi seule le prénom du bébé. Anastasia, était la promesse d’un autre monde que celui du milieu, un monde de reine où l’on glisse sur les malheurs en patins à glace.

Depuis que les saisons se mélangent les unes aux autres les promenades en poney sont maintenues en automne. 15H17, Sofia porte Anastasia au bout de ses bras pour la mettre en selle. Elle a grandi, elle devient lourde. Parfois, l’angoisse est si grande de la perdre que le cœur peine à battre. Les poneys tournent dans les allées du parc, qui forment autour d’eux une petite vitrine. Ils dansent dans leur boîte à musique et certains semblent avoir mille ans. Sophia est gênée par les feuilles rouges que le vent balaie de manière désordonnée. Le désordre ne présage rien de bon. Dans l’attente, elle s’assoie sur le banc en bois tout près du lac. Les oiseaux se rient d’elle. Son téléphone portable sonne plusieurs fois, c’est Elias qui insiste. Les californiennes appellent rarement.  A quelques mètres du banc en bois, un sans-abri circule à pied. Les marginaux se font rares depuis qu’ils sont relogés pour peupler les campagnes et la surveillance policière empêche les sans-papiers de circuler dans l’espace public. Certains hommes, quelques fois des enfants mais toujours des garçons, ont résisté à l’ostracisation. Ce sont des renégats de leur communauté, qui se sont fait adoptés par de riches propriétaires en échange de services rendus. Sofia Hiver admire leur capacité à vivre en face de leur propre néant. Elle qui regarde toujours ailleurs, qui détourne son attention du vide en vissant des cheveux à des mortes en devenir. Elle devine ses lendemains de plus en plus incertains, combien de cœur lui faudra-t-il pour survivre aux épreuves qui se mettront devant sa fille. Assise, sous les pollens d’automne qui dansent comme des flocons, Sofia Hiver, minuscule et immobile attend dans sa boule à neige. Quand on y pense, la neige c’était il y a bien longtemps. L’air se fait court dans l’atmosphère, Sofia se lève pour marcher un peu. 

Sofia Hiver a marché longtemps, jusqu’à l’hiver, jusqu’à l’effacement de son nom, jusqu’à l’effacement des saisons. Jusqu’aux recoins de la ville où personne ne meurt dans les maisons, sans mur.

 

Atlantide Merlat.