Vague à l’âme | Thierry fragilité

(article publié par Le Zèbre, rubrique : « le promeneur immobile »)

Ce matin, le vague à l’âme, j’ai rampé jusqu’à mon bureau pour me soustraire à toute forme d’échange. Je ne serais parvenue jusqu’aux complaintes remplies de vide, jusqu’à ce trou béant qui a grignoté les galériens et d’où dégouline une hémorragie de mots destinés vers nulle part. Je sens derrière moi le pas de Thierry qui emboîte le mien, je fais mine de rien mais le laisse me suivre. Thierry a passé une bonne partie de sa vie chez les fous, certainement l’est-il un peu…
Il y a deux ans, on l’a sorti de son appart pour l’éloigner des lascars du quartier dont il était le passe temps favori. Depuis, il a oublié l’époque où l’on riait de lui pour mieux rire avec nous. Les jours où il se pense malade, il soigne son intérieur en adoptant des trésors délaissés sur les trottoirs. Intéressé par la question de l’amour, il s’est fait livrer une banquette Ikéa dans l’idée de pouvoir un jour y allonger une fille. Un jour peut-être… Si une nana vient s’abandonner sur son canap, je ferais circuler le plan et Adopte pourra déposer le bilan ! Bien que désœuvré, Thierry ne s’ennuie jamais, se laisse glisser sur les petits riens qui rendent la vie plus douce. Il traînasse chez l’épicier russe qui lui vend de la limonade rose radioactive et adore m’en proposer pour assister à mon air dubitatif  » Mais il faut transpirer la vodka pour avaler un truc pareil « . Il ignore que je réserve mon verre pour le jour où il aura vraiment besoin qu’on partage quelque chose. Pour l’heure, il s’en sort très bien sans moi.

Je laisse la porte ouverte. Il entre sans frapper, affichant un sourire édenté qui semble laisser passer la tendresse. Un flot de paroles continues et mal assemblées masque passablement sa gène. Il me tend un cadeau. Un chien en peluche choppé chez Emmaüs. Je m’interdis la réplique du  » parfait pour descendre les poubelles  » qui m’aurait sans doute épargné l’expression de mon émotivité. Il ajoute, content de sa trouvaille,  » t’as vu, si tu mets des piles, il marche « . Son voisin nous rejoint, ausculte l’animal, lui rend et lui balance moqueur  » il est cassé ton clébard « . Je prends parti pour mon heureux donateur :  » ha oui et depuis quand t’es vétérinaire toi ? « . Putain, un chien en peluche handicapé, il n’est pas arrivé jusqu’à moi par hasard celui-là ! Allez hop, taxidermie du pauvre, il finira ses jours entre la cafetière et la plante verte. La scène s’est soldée par un fou rire général.

promeneur-immobile-257 2Les gars font semblant d’avoir besoin de moi pour se conformer à l’idée que l’on se fait de leur fragilité. En retour je joue très bien à l’assistante sociale. Mais crois moi, si tu survis à la métamorphose de ta bagnole en baraque, tu es tout sauf fragile. Quand on me demande ce que je fais de mes journées de travail, par souci d’honnêteté, je suis tentée de répondre  » ben, pas grand chose « . Personne n’aime y croire. C’est tellement plus confortable de penser le monde habité de ceux qui ont besoin d’aide et des autres. Et parfois il y a les cadeaux. Le contre don qui vient dire que l’utile se loge dans tout ce qui dépasse de la commande institutionnelle. Ce que l’on nomme la rencontre sans doute. Celle qui répare, que l’on se trouve du bon ou du mauvais côté de la seringue. Contrairement aux accidentés de la vie, j’ai encore le choix de mon protocole de soin ; ce matin, j’avais le vague à l’âme, un chien en peluche m’aura donné le pied marin. Une chance. Nous déambulons seuls dans la vie en nous agglutinant les uns aux autres dans l’illusion d’être plusieurs et je fais le pari que ce nous donnons ne s’adresse qu’à nous même. De toute manière comme personne n’a appris à recevoir un acte désintéressé c’est bien pratique ainsi.

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