Un ménage de raison

(article publié dans le webmedia Le Zèbre, rubrique : « le promeneur immobile »)

Michel a passé ces dernières années d’activités professionnelles dans un logement social qu’il partageait avec sa mère. Un ménage de raison, reposant sur un contrat d’ivresse et d’entraide réciproque.

Au décès de sa mère, Michel est resté désossé dans l’appartement nu. Il s’est laissé tomber un peu plus chaque soir les yeux collés au plafond avalé par l’obscurité. Plus d’eau, plus de chauffage, plus d’électricité. Les huissiers sont venus le cueillir à la fin de l’hiver.

Il a déambulé quelques temps sur le pavé parmi les clodos du quartier dont les râles nocturnes venaient s’écraser sur les façades des ruelles. Au dessus de leur tête, combien d’apparts, de greniers, de maisons, de loges, de mansardes, d’ateliers remplis de vide. Au moins autant que de femmes, d’hommes, d’enfants, de toxicos, de travailleurs pauvres, de retraités, d’exilés, de réfugiés, de schizophrènes enveloppés de vide. Commence alors une vie d’errance imposée par une société bien ordonnée qui affiche : défense d’entrer, défense de stationner.

Fatigué de vagabonder, Michel s’asseyait parfois sur les marches de l’église jusque tard dans la nuit. Il caressait du regard les fenêtres éclairées, s’inventait la vie des ombres papillonnantes dans une réalité qui lui semblait si douce vue d’ici. Parenthèse onirique. Surtout ne pas oublier à quoi ça ressemble d’être vivant. Recroqueviller dans un duvet, carapace de fortune, c’est au creux des allées qu’il passait ses nuits à attendre le jour pour s’enfuir et dormir enfin les côtes broyées sur un banc public. Radeau bétonné qui ne mènent nulle part. Et ensuite…des heures à marcher, des heures à attendre les heures d’après qui ne viennent jamais. C’est long dehors. Ramassé par l’urgence sociale, il finit par accepter un lit dans un centre d’hébergement. Il passera encore un temps infini assis devant carrefour à trinquer avec ses compagnons de chambrée, et ce jusqu’à qu’on lui propose un studio dans mon refuge urbain.

Quand il arrive Michel est assez clochardisé. Toujours en colère, il ne s’adresse guère aux autres. Une rage qui parle surtout de sa peur. Il tient à me dire qu’il est un drôle d’oiseau, ce à quoi je réponds que petit à petit l’oiseau fait son nid. Très vite, il cesse de se débattre. Je l’observe chaque matin passer devant mon bureau. De temps à autre, il m’arrive de lui soumettre au vol une proposition furtive pour améliorer son quotidien et dans le contrat presque silencieux qui nous lie, je le regarde se redresser. Il se débrouille bien dans son 25 m2 où tient toute sa vie de jeune retraité. Son chat, sa télé, son calendrier, son verre à moutarde illustré débordant de son vin quotidien. Puis un soir, la dame du deuxième étage s’accroche à son bras. Ils ne claudiquent pas du même côté et marchent ensemble presque droit. Elle déménage assez rapidement dans un logement autonome . Ils se rendent visite quotidiennement.

promeneur-immobile-no2 2Un matin, je trouve Michel éparpillé devant la porte de mon bureau. Il entre. Il est ratatiné sur le fauteuil et sur lui-même : «  Elle ne veut plus de moi ». Il n’ajoute rien mais son silence me crie à l’aide. Totalement nulle en la matière, je suis bien embarrassée de parler d’amour avec Michel. J’aurais préféré lui apprendre à faire la vaisselle. « Tu sais, si j’avais des médicaments contre les peines de cœur je commencerais par les prendre moi-même » . Je lui arrache un sourire. Ben ouai mec on est dans la même galère. Après des années d’anesthésie émotionnelle, je trouve tellement joli sa capacité à être disponible au chagrin d’amour. Une défibrillation qui ramène à la vie. Quelques jours plus tard, il m’avoue avoir été à l’église, celle d’en face qu’il connaît depuis gamin : « Je vais peut-être me raccrocher à Dieu ». Je n’avais pas idée qu’être enraciné pouvait laisser place à autant de projets saugrenus.

Une étude récente, finement orchestrée par un panel de chercheur, démontrent que les SDF qui accèdent à un logement vont mal. Évidemment. Habiter dignement un coin du monde c’est souffrir de solitude, s’emmerder devant des jeux télévisés merdiques, se farcir le ménage au moins de temps en temps, pleurer l’absence de l’être aimer, tomber malade et aller à la messe du dimanche. Le droit au logement c’est juste accéder à l’existence dans toutes ses insuffisances. Le droit fondamental d’être vivant.

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