Sous les semelles

(article publié dans le webmedia Le Zebre, rubrique : « le promeneur immobile »)

Après avoir avalé des kilomètres de blouses blanches, on les a recrachés dans la vie comme poussés du haut d’une falaise. Tu t’envoles ou tu t’écrases. Les lumières du tarmac sous les paupières, ils ont atterri dans mon refuge urbain où nous parlons culture de temps en temps.

C’est dans l’air du temps de parler culture, et alternative s’il vous plaît. Je suppose que peu d’initiés se risqueraient à appeler théâtre un groupe d’illuminés des foyers gesticulant sur une estrade. Peu importe. J’ai envie de croire que la culture c’est aussi un autre regard sur le monde, sans grille de lecture, sans filtre, une impression première à l’état brut, des gueules sur une scène, du courage humain, et tout ce qui nous emmène un peu ailleurs. Je crois que c’est ça, avec les gars, on avait envie de s’emmener ailleurs.
Parce que les taxis nous conduisent où l’on veut, nous avons bourlingué jusque dans une salle à la façon de ceux qui cultivent les arts et les lettres. En passagers clandestins, les infréquentables se promènent pour quelques heures sur ce petit toit du monde. Six oiseaux blessés endimanchés, abrités derrière une garde-robe bien ajustée s’apprêtent à nous faire croire qu’on pourrait réécrire la fin.

Avec des années lumières d’élan, Maamar monte sur la scène d’un pas assuré. Je le connais enveloppé d’un corps mou, chiffonné, les mains moites, la gueule ouverte, le verbe décalé et le regard perdu dans celui d’un autre qui n’existe pas. Pour la première fois, je rencontre un homme debout. Avec la nonchalance de l’adolescence, il tient son rôle impeccablement tout en perdant la moitié des répliques. Si les médicaments lui ont grignoté le texte, ils ne lui prendront pas son droit à la fantaisie. Dans un numéro de funambule sur la corde raide, il se rattrape aux branches et emmène avec lui toute la salle. Derrière moi, les rires des gens pareils à ceux des enfants conquis par les pitreries élégantes d’un clown.

Il tend la parole à la dame de la troupe.

D’ordinaire, Brigitte se déplace en traînant des pieds comme si sa chair toute entière était aspirée vers le fond. Engloutie par des quintes de toux, elle suffoque et cherche sa respiration sous des pelletées de terre recouvrant son caveau. Trop souvent j’ai pensé qu’elle allait mourir à mes pieds. Ce soir elle est en vie. Le pouls lent et régulier. Elle avance sur scène en tenant le rythme gracieux d’une marche qui mène à l’autel. Elle y déroule le récit d’une gardienne d’immeuble sans relief avec la confiance d’une reine qui sait de quelle couleur sera demain. La justesse de son propos puisée dans un fragment d’elle-même passé sous silence le reste du temps. Cette autre femme qui aurait su travailler, tenir un mari dans ses mains, accrocher des enfants aux ourlets de sa robe.

promeneur-immobile-no3 2Maamar, Brigitte et les autres ont cueilli les applaudissements avec délicatesse et se sont attardés sur scène comme dans les bras d’une mère chuchotant des promesses. J’ai cherché partout les stigmates de la maladie mentale, de la toxicomanie, de l’errance… Je n’ai rien trouvé. Ils étaient plantés là, le parquet sous les semelles, la brise d’été dans les cheveux, comme reposés d’eux-mêmes. Un état de grâce pour ceux qui essaient tout le temps de courir plus vite que le merdier qu’ils traînent.
Éducateurs, directeurs, punks à chien, infirmiers, footballeurs ou putes…, nous avons tous besoin de prendre congé de notre identité sociale pour nous laisser aller à une autre correspondance au monde. Au fond, nous sommes tous éducateurs, directeurs, punks à chien, infirmiers, footballeurs et putes… La culture, comme autant de fenêtres ouvertes sur tous les morceaux de nous-mêmes qui ne trouvent pas d’espace sur la scène officielle. Le charme du voyage immobile.

Je ne sais toujours pas si nous jouons au théâtre pour de vrai dans mon refuge urbain mais je crois savoir que les vieux punks, les lascars et les alternatifs y cultivent leur jardin.