Nuit4

(article publié dans le webmedia Le Zèbre – Crédit photos : Vanessa Rostaing)

De toute évidence je n’ai pas assez dormi et je suis convoquée nuit 4.

J’embarque sur la péniche qui me fera descendre aux portes de l’ancien marché de gros. À bord, le climat est acidulé et l’équipage a tout l’air de célébrer sa journée de boulot avec un boss en capitaine Stubing. En guest, une DJ parisienne aux cheveux roses et aux bras tatoués nous sert un univers musical type minimal.

Au menu, masseurs, coiffeuses, esthéticiennes, muffins salés et pintes de bière. Une aire de jeux où les filles ont la permission d’être sexy en public sans être filles de noce. Elles se plaisent à plaire juste pour le podium et tant pis pour les soupirants. Une mise en scène de soi dont s’accommodent parfaitement les caméras du staff. Les coiffeuses n’ont rien de celles qui feuillettent Grazia du bout des doigts, j’accepte alors l’expérience de me faire arranger les cheveux dans un salon de fortune installé à la proue du bateau. J’en sortirais avec une tresse de mariage New Wave et le contentement de jouer à Barbie électro. Dresscode oblige. En bande de copines, nous finirons la traversée en dansant les bras nus devant les platines avec la certitude qu’on a bien fait de ne pas laisser aux vilaines et aux hommes l’apanage de parler fort et d’être créatifs. Le vertige de la finitude justifiera sans doute les quelques kilomètres de photos alignés dans nos smartphones. Saisir l’instant, s’emparer de cette partie de réel qui nous échappe dans le flot continu du temps, l’à présent. La Dj viendra nous embrasser et nous photographier pour nous remercier d’avoir contribuer à ce qui était aussi son moment. Le soleil s’est posé sur la cime des arbres, le limon coule sur les bords du Rhône ; qu’importe le champ des sirènes, on est bien.

Le taulier de l’épicerie Cours Charlemagne s’improvise en service d’ordre. Il impose une fille d’attente sur le trottoir et fait entrer les clients au compte goutte. Nous assistons pendant dix minutes à la disparition progressive du rayon alcool fort. Le gars vient d’empocher la moitié de sa recette annuelle. Quelques mètres plus loin il fait froid sur les marches de la place nautique. Du gin tonique dans les gobelets en plastique et le plaisir facile des apéros dans l’espace public. La métamorphose de l’hiver en printemps. Dans le site, les petites roulottes et leurs lampions colorés sont bien alignées à côté des toilettes les plus dégueulasses de la ville. Assis sur des bancs de forain, nous mangeons de la Junk food sophistiquée, genre berger au canard. C’est carrément bon et nous sommes morts de rire. Chapeaux à paillettes, lunettes lumineuses, bracelets fluo et ballons tête de mort accessoirisent l’événement de ceux qui ne regrettent pas leurs vingt ans. Il est loin le temps de se prendre au sérieux.

Nous circulons dans le hall 1 quelques minutes avant que Jon Hopkins ne s’installe aux platines. Nous sommes déjà trop nombreux et il serait de bon ton d’être ensemble au premier son. Le fait est que nous n’avons pas encore épuisé nos sujets de discussion, qu’il est un peu tôt pour fleurir le parterre de confettis. Le tapage de fond se poursuit un certain temps. Personne n’a perçu l’instant d’avant et tout le monde se retrouve l’instant d’après, de la potion dans les mains levées vers le Dj et les corps tout entiers dans un élan collectif. Ainsi jusqu’à l’artiste qui suit.

Vanessa RostaingRone est un peu chétif à l’abri de ses platines. Ses petites lunettes rondes de bon élève lui donnent des airs de Nerd. La lumière laiteuse s’étend au dessus de nous comme un ciel artificiel, les pandas et les poneys gonflés à l’hélium embrassent les poutres industrielles. Des milliers de personnes dans le Hall 2 et presque un silence gracieux. Soudain le son et nous sommes son Thérémine. Rone ou l’art de la montée en puissance. Après chaque break un élément sonore supplémentaire. La musique se pose sur un écran géant qui déroule l’univers imaginaire et poétique de l’illustratrice Liliwood .

Et le morceau attendu : Parade qui nous ballade comme des enfants. Parade qui d’ordinaire me suis au pas sur le chemin du travail, du ménage, de l’école et des courses à faire. Parade qui soudain se joue devant moi sans autre raison d’exister. Je regarde alors le monde pour ce qu’il est. Je le sens à l’aune des frissons qui me parcourent l’échine. Parce que la grâce se partage, un gars se retourne pour emporter ma copine sur ses épaules. Elle est belle hissée sur cet inconnu dont elle ne saura rien mais qui restera quelqu’un juste parce qu’il était là. Une heure de set onirique.

Définitivement, je n’avais pas assez dormi. Je dois renoncer à Laurent Garnier et m’étaler dans un taxi qui me ramènera à l’opéra. Le chauffeur n’est pas d’humeur à faire du zèle, il me reste au moins une rue à parcourir pour rejoindre mon allée. Celle des kebabs encore ouverts et de ses hommes ivres et entamés. Trois d’entre eux m’inviteront à partager ce qui reste de la nuit. Je n’ai pas peur mais je les trouve encore plus libidineux que d’ordinaire comme si leur langue dégueulasse s’était déroulée sur plusieurs mètres de trottoirs pour venir me lécher le cou. J’ai l’impression d’être tombée d’un avion. Je m’accroche à cette idée que demain je saurai me rappeler la nuit 4. Je suis le côté clair de la force.

Je suis demain, et je suis incapable de me souvenir de l’émotion dans son exactitude. L’aura du moment dans son unique apparition. Tout ce que je retiendrai, les Nuits Sonores, j’y étais.

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