Mes nuits sont blanches | Nuits sonores

(article publié dans Le Zèbre)

J’arrive vers minuit dans l’ancien marché de gros. Tout autour de moi, des milliers d’autres, avec casquettes, lunettes, paillettes, capuches et sacs à dos. Le site est grand ; il est néanmoins possible de circuler malgré la foule. La moyenne d’âge se situe entre 18 et 25 ans. Les filles sont super bandantes. Les mecs affichent un look travaillé qui se décline de la barbe hypster au T-shirt punk. J’entre dans le premier entrepôt accompagnée de mes éternelles complices de bringue. La nuit commence par un gars qui me demande du LSD. Désolée, je suis en visite touristique. Lui vient de la culture métal mais dit aimer les nuits électro pour la consommation de drogues qui va avec. Nous sommes ainsi un certain nombre de touristes animés de motivations diverses et variées. Bienvenue en voyage organisé : Les Nuits Sonores.

Dehors, les camions qui vendent à boire et à manger suggèrent un climat de fête foraine. Une heure de file d’attente pour acheter des tokens qui te donnent droit à une heure de file d’attente pour récupérer des bières qui te donnent droit à une heure de file d’attente pour les pisser. Il faut consommer une dizaine de verres à trois euros cinquante pour ressentir un début d’ivresse. Autant dire que tu passes un certain temps à te geler devant la porte des chiottes.


L’architecture industrielle des locaux n’enlève en rien le côté factice de l’ensemble. Le principe d’un décor de tournage monté pour jouer quelques heures avec des contrefaçons de teufeurs. Hier il n’y avait rien, demain il n’en restera rien. D’ordinaire, je suis plutôt du côté des lieux avec supplément d’âme. À quarante euros l’entrée, je vais attraper ce qu’il y a à vivre.
Le DJ est bon mais il m’aura fallu un certain temps pour me laisser emmener par le son qui vient te taper au cœur seulement si tu le laisses entrer. Des écrans géants diffusent des images poétiques de paysages sauvages qui imposent une douce régularité en contradiction avec la musique faite de discontinuités. L’infinie profondeur de la nature se déverse sur la mécanique d’une musique que l’on ne peut ni deviner ni garder en mémoire. Mon corps et mes entrailles en suivent la fréquence avant même que ma conscience n’en saisisse le beat. Le DJ est à la fois musicien, technicien et sorcier concepteur d’ambiance. Nous n’écoutons pas le son, nous le vivons ensemble. Par milliers. Nous avons ainsi dansé des heures durant, de manière très codifiée, face aux platines, sous l’emprise des faisceaux de lumières.

 

Plus tard, je retrouve des copains qui promènent une licorne gonflée à l’hélium, le totem du clan. Je goûte à la sensation délicieuse d’être une adulte avec un ballon de gosse entre les mains. Un ballon de gosse rien qu’à nous. Je ne compte plus les inconnus qui ont défilé pour embrasser et photographier notre animal de compagnie sorti des récits de fantasy . Dans cette industrie du plaisir, il y a peu de liberté d’agir face à un catalogue ultra référencé de l’oubli de soi. Entre autres, le retour à l’enfance est autorisé en thérapie de sortie de bureau. Va pour les oreilles de lapin, les cornes de diable, les gadgets fluorescents. Un gars me propose du LSD en parachute en avalant la moitié de ses syllabes. Une nuit de t’en veux, t’en as, tu connais pas quelqu’un qui, t’en prends, t’en prends pas, prends-en !
Cinq heures du mat, la musique s’arrête. Net. Les lumières blanches s’allument. L’impression d’une lampe de flic en pleine gueule qui te prend au saut du lit pour un crime que tu n’as pas commis. Il y avait bien un mannequin vivant derrière les platines, mais ici pas de rappel. Nous sortons, vivement encouragés par une bénévole qui semble jouir de sa légitime et éphémère autorité. Dehors, le rose du ciel se disperse sur les toits en zinc, c’est super beau. Comme sortir d’une tente à l’heure où blanchit la campagne. Une demie seconde de totale liberté.

Nous rejoignons le métro à pied. Des centaines de moutons en transhumance le long des rails du tram. La dernière clope au bec, je garde de cette nuit le fou rire partagé avec mes potes sur l’absurdité de la scène. Je ne trouve personne les deux mains encastrées sur un mur dégueulasse, vomissant les derniers repas ingurgités et la bile ensuite quand il ne reste plus rien d’autre. J’avance dans le calme d’une fin de soirée fréquentable.

Je bouscule tout le monde pour poser mon cul sur les sièges du premier métro. À côté de moi est déjà assise une famille tout juste débarquée d’un pays de l’Est. Ils sont plusieurs générations et le père est amputé d’un bras. Je devine qu’eux ne sont pas là en touristes. Ils ont l’air inquiet face à des jeunes qui ont l’inélégance de sauter partout dans la rame pour afficher une défonce à peine crédible. La famille ne parle pas un mot de français. Je regarde le gamin avec bienveillance et insistance jusqu’à ce qu’il comprenne que tout va bien. C’est ainsi que je suis sortie malgré moi d’une forme d’ hédonisme contemporain .

J’ai recommencé quelques heures plus loin au square Delfosse. Des centaines de personnes assises dans l’herbe et un DJ qui arrache avec mes références adolescentes. Mention spéciale pour son remix de Rage against the machine et pour sa coupe de cheveux. Je suis restée là, sous un soleil de plomb, dépaysée au milieu d’un brassage hétéroclite de gens heureux d’avoir trouvé la fête en chemin. A l’autre bout du monde, dans ma ville natale.

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