La môme est restée à son désert…

(article publié dans le webmedia Le Zèbre, rubrique : « le promeneur immobile »)

Je sors du métro et m’éloigne pas à pas de ce côté de la ville bien arrangé. Je longe la ruelle peuplée de vendeuses ambulantes en camionnettes immobiles. Je ne croise personne qui ne soit concerné par le commerce du sexe et arrive enfin où je suis attendue.
Un terrain vague peuplé de sans-abris ambulants en bungalows immobiles. Des indisciplinés dont la rue et les foyers ordinaires ne veulent plus. Il fait une chaleur de plomb, l’odeur des poubelles qui débordent et du vin séché me prend à la gorge. Des gars assis sur des chaises éparpillées écoutent la musique d’une radio à piles et se passent des cannettes de 8.6 en braillant des conneries qui me font sourire.

Au milieu de rien, je devine une jeune femme. Elle a le corps à l’ombre des arbres et du soleil dans les chaussures. Je m’approche. Elle porte les cheveux blonds d’une poupée qu’on a laissée longtemps sans vie au fond d’un coffre à jouets et une robe légère. Une robe à fleurs. Elle me montre son habitacle et me demande où sont passées les vagues sous la coque. Je suppose qu’elle veut savoir si elle va crever ici ou si quelqu’un l’emmènera loin de son désert. Je ne sais pas encore, c’est mon premier jour. Son regard bleu de petite fille me culpabilise déjà de ce que je ne pourrai pas. Il faudra pourtant essayer de comprendre encore une fois où commence la came, l’alcool, la rue, la prostitution. Mais on attendra hier pour se dire si demain ira mieux parce qu’aujourd’hui c’est vin blanc, benzodiazépine, cocaïne, amphétamine, Tercian, Subutex.

C’est ainsi que j’ai commencé un bout de chemin avec Valentina, dix neufs ans.

D’abord elle me raconte sa famille avec des mots choisis pour décrire un environnement sécurisant et désuet. Elle me parle du temps où elle savait se brosser les cheveux et de son petit boulot de modèle. Les odeurs de lavande dans l’appartement, les repas devant la télévision, les devoirs avec son père, son adolescence difficile. Elle insiste, répète, promet…, tandis que je promets d’y croire. Promesses inutiles pour un passé qui lui semble à des milliers de kilomètres d’elle-même. Un accident de voiture lui a collé une balafre au milieu du visage et les drogues qu’elle consommait déjà l’ont consommée à petit feu. Elle gardera en secret les raisons pour lesquelles elle s’est cherchée une place dans une bande de mecs à la rue. Je ne la questionnerai jamais. J’essaie juste de prendre soin d’elle.
Une fois par mois, sa mère la visite comme on visite une enfant dans un internat. Elle traverse le terrain, les chiens, les gars, les bras chargés de linge propre soigneusement repassé. Et un râle s’élève chaque fois de nulle part : « Valentina, ta mère ! ». Elle est la bienvenue.

promeneur-immobile-no4 2Puis il y a le soir. Quand les poches et les bouteilles sont vides.
Valentina se penche au-dessus du lavabo des sanitaires communs pour se maquiller. Elle a le front collé au miroir ébréché, et de sa main blafarde recouvre ses paupières de noir. Le rouge déborde de ses lèvres charnues pour afficher le service. Elle n’est pas vulgaire, c’est une gamine de quatre ans costumée en dame. Vêtue de dentelles démodées, elle traverse le terrain, les chiens, les gars. Et un râle s’élève chaque fois de nulle part : « c’est ça, va faire la pute ! ». Je crois qu’ils auraient voulu la retenir, la border dans un lit propre et lui promettre l’aube. Mais nous ne pouvions rien, ni les punks à chiens, ni moi, ni personne.

Cette nuit à Perrache, il y aura ceux qui joueront de l’accordéon et Valentina comme de la viande jetée aux chiens. Le bal des entamés pour mendicité améliorée. Pour oublier que tout est à vendre, elle attendra la caresse d’un paumé qu’elle connaît et qui se servira gratis. Des mains avides et familières sur son corps plein de l’odeur des autres.
Elle rentrera se coucher avec le soleil qui se lève pour tout recommencer. Ouvrir les yeux, s’accrocher au gobelet de vin blanc, allumer une cloppe, mettre les pieds sur un parterre mou, prendre la drogue qui se présente, bouffer un tout petit peu, se charrier avec les autres, s’allonger défoncée et se proposer nue.

Mai, juin, juillet, août, septembre, octobre, novembre, décembre.
Valentina a vingt ans et la peau cousue à ses vertèbres fossilisées. Elle tient un minuscule chat dans ses bras et le serre comme un ours contre sa poitrine. On dirait qu’il lui tient chaud juste parce qu’il est vivant. Le soir même, l’éducatrice attendrie prendra le chat chez elle.

La môme est restée à son désert.

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